Revolut a bâti en quelques années une marque mondiale autour d'une promesse puissante : une banque dans le téléphone, rapide, intuitive, internationale, avec comptes multidevises, cartes virtuelles, transferts, outils de budget et une expérience utilisateur très supérieure à celle de beaucoup d'établissements traditionnels. Ce n'est plus une petite start-up qui teste un marché : c'est un acteur financier global.
Revolut en 2025, en quatre chiffres
Résultats annuels publiés par le groupe
| Indicateur | 2025 |
|---|---|
| Clients particuliers | 68,3 millions |
| Clients entreprises | 767 000 |
| Revenus | 6 Mds $ |
| Bénéfice avant impôt | 2,3 Mds $ |
Pour les jeunes urbains, les freelances, les voyageurs, les Marocains résidant à l'étranger et les familles qui vivent entre plusieurs pays, Revolut représente une promesse séduisante : moins de friction, plus de transparence, des transferts plus simples, des paiements plus fluides. Mais l'attractivité d'un produit ne suffit pas à décider du calendrier d'un pays.
1.D'abord, corriger le récit.
Le débat public a parfois présenté l'affaire comme si Revolut avait demandé un agrément et que BAM l'avait refusé. Ce n'est pas exactement ce qui ressort des déclarations récentes du wali Abdellatif Jouahri. La fintech a exprimé son intérêt pour le Maroc et rencontré les autorités monétaires, mais aucune demande formelle d'agrément n'aurait été déposée. Il n'y a donc pas eu refus administratif d'un dossier complet, mais une réponse politique et prudentielle à une prise de contact : pas maintenant.
La nuance est importante. BAM ne ferme pas la porte à l'innovation par principe. Elle dit que le calendrier n'est pas favorable et que plusieurs chantiers prioritaires doivent être traités avant d'envisager sereinement l'arrivée d'un acteur international de cette taille. Le « non » de BAM est donc moins un rejet qu'un « pas encore ». Et, en régulation financière, le « pas encore » est parfois la réponse la plus responsable.
2.Les trois chantiers qui justifient la prudence.
Le wali a évoqué trois priorités qui mobilisent Bank Al-Maghrib.
Chantier 1 — le cadre européen et les transferts des MRE. Les discussions avec les partenaires européens portent sur le cadre applicable aux banques marocaines en Europe et aux transferts des Marocains résidant à l'étranger. C'est un sujet stratégique : les flux des MRE sont essentiels pour l'économie, les familles, les banques et la balance des paiements. Introduire un acteur international de paiement et de banque digitale dans ce paysage ne peut se faire sans visibilité sur les équilibres de supervision.
Chantier 2 — les évaluations FMI et Banque mondiale. Ces exercices ne sont pas de simples formalités : ils influencent la perception de la solidité macroéconomique, financière et institutionnelle du pays. Au moment où le Maroc veut consolider sa crédibilité, attirer des investissements et renforcer sa place financière régionale, la banque centrale doit éviter d'ouvrir trop de fronts en même temps.
Chantier 3 — le GAFI et la lutte anti-blanchiment. C'est peut-être le point le plus sensible pour une néobanque internationale. Un acteur comme Revolut repose sur la fluidité des flux, la rapidité d'ouverture de compte, les transferts transfrontaliers, les cartes, parfois des services liés aux cryptoactifs selon les pays. Tout cela exige un cadre de connaissance client, de filtrage, de surveillance des transactions, de reporting et de coopération transfrontalière extrêmement robuste. Le Maroc ne peut pas se permettre d'avoir un angle mort sur ces sujets.
3.La finance digitale n'est pas seulement une application.
Le public voit souvent Revolut comme une application. Le régulateur, lui, doit voir l'infrastructure derrière l'application. Qui porte juridiquement les comptes ? Où sont les fonds des clients ? Quelle entité est responsable en cas de litige ? Quel régime pour les données personnelles ? Comment sont traitées les opérations en devises ? Quelle conformité avec la réglementation des changes ? Quels contrôles sur les flux suspects ? Quel recours pour un client marocain ?
Ces questions sont moins glamour qu'une carte virtuelle ou qu'un taux de change compétitif. Mais ce sont elles qui font la sécurité d'un système financier. Un pays ne régule pas seulement pour permettre l'innovation ; il régule aussi pour éviter l'arbitrage réglementaire. Un nouvel entrant ne doit pas pouvoir capter les clients les plus rentables, profiter de la confiance dans le système marocain, puis laisser au régulateur local les coûts politiques et sociaux en cas de problème. L'expérience utilisateur doit être moderne ; la responsabilité doit être locale, claire et opposable.
4.Le Maroc n'est pas un désert digital.
Un argument en faveur d'une arrivée rapide consiste à dire que le Maroc aurait besoin d'un choc concurrentiel pour se moderniser. Il y a du vrai dans l'idée que la concurrence pousse les acteurs établis à s'améliorer. Mais il serait faux de présenter le marché comme immobile.
Les banques marocaines ont déjà fortement digitalisé leurs canaux. Les établissements de paiement, les wallets et les solutions de paiement mobile progressent. Attijariwafa Bank a lancé Simple, une offre clairement positionnée sur le terrain des néobanques ; d'autres acteurs locaux avancent aussi. BAM, de son côté, a publié un guide du parcours Fintech pour clarifier les démarches réglementaires, et le pays travaille au développement des paiements électroniques et à la réduction du cash.
Cela ne veut pas dire que l'expérience est parfaite : les utilisateurs se plaignent encore des frais, de certaines lenteurs, des parcours d'ouverture ou des limites sur les paiements internationaux. Mais l'écosystème local existe, il apprend, il investit, il se régule. Dans ce contexte, l'arrivée de Revolut doit être pensée comme une étape d'ouverture maîtrisée, pas comme une solution miracle importée.
5.Le risque crypto et la question des changes.
Un autre point mérite d'être abordé franchement : Revolut est connu, dans plusieurs marchés, pour offrir des services liés aux cryptoactifs. Or les autorités financières marocaines ont récemment rappelé que l'utilisation des monnaies virtuelles demeure non autorisée au Maroc, en raison notamment des risques de volatilité, d'absence de protection du consommateur, de blanchiment et de financement d'activités illicites.
Même si Revolut pouvait adapter son offre locale et désactiver certains services, le régulateur devrait s'assurer que la segmentation est réelle, techniquement robuste et juridiquement claire. Dans un pays où la réglementation des changes reste structurante, où les flux en devises sont encadrés et où les cryptoactifs restent sensibles, l'entrée d'une plateforme internationale ne peut être traitée comme un simple lancement commercial. La promesse d'un compte global, fluide, multidevise et mobile-first est séduisante — mais précisément parce qu'elle est séduisante, elle doit être encadrée.
6.Défendre BAM, ce n'est pas défendre l'immobilisme.
Être du côté de Bank Al-Maghrib dans ce dossier ne signifie pas être contre Revolut. Cela signifie reconnaître qu'un système financier se modernise par séquence. La bonne séquence pourrait être : d'abord renforcer le cadre fintech, les paiements électroniques, l'interopérabilité, la concurrence locale, la cybersécurité et la conformité ; ensuite clarifier les sujets MRE, changes, données, protection du consommateur et lutte anti-blanchiment ; enfin ouvrir la porte à des acteurs internationaux capables de se conformer pleinement au cadre marocain, sans passe-droit et sans ambiguïté.
Ce que la prudence protège
- Les consommateurs, qui ne doivent pas être attirés par une belle interface sans comprendre le statut juridique du service, les frais, les recours et les limites réglementaires.
- Le système financier, qui doit rester surveillable : les flux rapides et transfrontaliers sont utiles, mais ne doivent pas créer de zones grises.
- La souveraineté réglementaire du Maroc, qui ne doit pas accepter que l'innovation serve d'argument pour contourner les règles locales.
7.Ce que Revolut devrait apporter demain.
Le report actuel peut être utile s'il oblige tout le monde à mieux préparer le terrain. Si Revolut revient demain avec une vraie demande, BAM devrait exiger un cadre très clair : statut local ou partenariat dûment agréé, conformité avec la réglementation des changes, protection des fonds des clients, procédures KYC et anti-blanchiment adaptées au Maroc, support client localisé, transparence tarifaire, traitement des réclamations, règles strictes sur les cryptoactifs, cybersécurité, gouvernance des données, coopération avec les autorités et absence d'ambiguïté sur les responsabilités.
Revolut pourrait alors devenir un bon concurrent, voire un accélérateur de modernisation — à une condition : entrer dans le marché marocain comme un acteur régulé, pas comme une exception prestigieuse. Le Maroc a besoin d'innovation financière : de meilleures applications, de paiements plus fluides, de frais plus lisibles, de services internationaux plus efficaces. Mais il n'a pas besoin de confondre vitesse et précipitation.
La décision de Bank Al-Maghrib est donc défendable, et même saine. Elle ne dit pas que Revolut n'a pas sa place au Maroc. Elle dit que l'intérêt d'une fintech, même mondiale, ne suffit pas à dicter le calendrier d'un pays. Pour l'instant, la porte reste fermée. Mais elle n'est pas murée : elle attend que le cadre soit prêt. Et, dans la finance, attendre que le cadre soit prêt n'est pas de la peur. C'est de la responsabilité.
Sources : déclarations du wali de Bank Al-Maghrib (Abdellatif Jouahri), Le Desk, TelQuel, SNRT News, Office des Changes (mise en garde sur les monnaies virtuelles), Banque africaine de développement, Le360, Revolut (résultats et rapport annuel 2025). Mise en perspective ZADY.
Cet article a une vocation pédagogique et d'information. Il ne constitue pas un conseil en investissement ni une recommandation personnalisée.